Les apories du jeu politique dans les rêveries d’un promeneur solitaire
di Francesco Gentile


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Wurzel alles Übels
Einig zu sein, ist göttlich und gut; woher ist die Sucht denn

Unter den Menschen, daß nur Einer und Eines nur sei?

FRIEDRICH HÖLDERLIN

Qu’est ce que la crise contemporaine de la conscience politique dont on se plaint aujourd’hui un peu par tout et de toute manière ? Je répondrais à la question en trois temps : l’unique, les autres, le jeu de la machine politique ; en m’aidant des suggestions qu’on peut tirer, même aujourd’hui, du texte de Rousseau [1].

L’unique. « Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent .. ». La nature a brisé « le moule dans lequel elle m’a jeté » (C., I, 5). Ecrit-il, Jean Jacques Rousseau, au début des Confessions. En nous privant ainsi, semble-t-il, de tout espoir d’arracher aux secrets de son texte une réponse utile à notre sujet. Cependant n’est ce pas le sens aigu de l’unicité l’héritage le plus évident que Rousseau à laissé aux hommes de nos jours ?
En effet, si l’unicité chez Jean Jacques, comme on a dit récemment, est « une quête de l’impossible », il est impossible de ne pas remarquer son affirmation nette, pour une fois sans ambiguïté, d’être l’unique, le seul. « Rien n’est si dissemblable à moi même, c’est pourquoi il serait inutile de tenter de me définir autrement que par cette variété singulière.. – on lit déjà dans le Persifleur – en un mot, un protée, un caméléon, une femme sont des êtres moins changeants que moi. Ce qui doit dès l’abord ôter aux curieux toute espérance de me reconnaître sous quelque forme particulière qui ne sera la mienne que pendant ce moment là ; et ils ne peuvent même espérer de me reconnaître à ces changements – précise–t-il – car comme ils n’ont point de période fixe ils se feront quelquefois d’un instant à l’autre, et d’autres fois je demeurerai des mois entiers dans le même état » (P., I, 1108-1109).
On retrouve, bien sûr, dans cette affirmation le goût de se cacher, de se soustraire aux regards des autres, que Rousseau manifeste toujours, paradoxalement, au moment où il se présente, lui- même, à ses lecteurs. Cependant l’attitude se profile beaucoup moins contradictoire lorsqu’on arrive à en saisir la structure intime.
« Son cœur, transparent comme le cristal, ne peut rien cacher de ce qui s’y passe ; chaque mouvement qu’il épreuve se transmet à ses yeux et sur son visage » (D., I, 860). Et cependant toute espérance est ôtée aux curieux de pénétrer son cœur, de «reconnaître quelque jour à son caractère ». Et, il faut le dire, la condition est réciproque, car « l’obscur labyrinthe de leurs cœurs (c’est-à-dire des cœurs des autres) m’est impénétrable – reconnaît Rousseau – à moi dont le cœur, transparent comme le cristal, ne peut cacher aucun de ses mouvements » (Corr. : Starobinski, 301).
Toute l’histoire du « complot », dont on dispute encore partagés entre deux interprétations, l’une insistante sur le côté subjectif de la vision, l’autre essayant de ne pas oublier les faits réels, ne serait que le résultat de l’incapacité humaine de communier. Elémentaire ! Trop simple pour y croire. Proteste un adversaire imaginaire ! Et bien, même Rousseau n’y croyait pas, tout d’abord ; lui qui se sentait digne d’amour et d’estime, qui se croyait honoré, chéri, et qui tout au coup se vit travesti d’un monstre, affreux tel qu’il n’en exista jamais. « Je me débattais avec violence et je ne fis que mieux m’enlacer. Je voulus forcer mes persécuteurs à s’expliquer avec mois, ils n’avaient garde … Cependant j’espérais toujours : je me disais, un aveuglement si stupide, une absurde prévention, ne saurait gagner tout le genre humain. Il y a des hommes de sens qui ne partagent pas ce délire.. Cherchons, je trouverais peut-être enfin un homme, si je le trouve ils seront confondus.. » (R., I, 1076-1077).
En s’élevant avec tant d’ardeur contre l’opinion des autres on en subit le joug. Jean Jacques s’en aperçoit, et « …après avoir cherché longtemps sans succès cet homme, éteignit sa lanterne et se renferma tout a fait au dedans de lui » (D. I, 792). « Alors je commençais à me voir seul sur la terre et je compris que mes contemporains n’étaient par rapport à moi que des êtres mécaniques qui n’agissaient que par impulsion et dont je ne pouvais calculer l’action que par les lois du mouvement. Quelque intention, quelque passion que j’eusse pu supposer dans leurs âmes, elles n’auraient jamais expliqué leur conduite à mon égard d’une façon que je pusse entendre. C’est ainsi que leur dispositions intérieures cessèrent d’ être quelque chose pour moi. Je ne vis en eux que de masses différemment mues, dépourvues à mon égard de toute moralité » (R. I, 1078).
L’homme, devenu savant, ne voit alors dans les malheurs qui lui arrivent que les coups de la nécessité aveugle de la nature, il ne sent du mal, dont il est la proie, que l’atteinte matérielle et les coups qu’il reçoit ont beau blesser sa personne, pas un n’arrive jusqu’à son cœur. Néanmoins ce cœur murmure encore ! Mais désormais l’homme, devenu savant, a compris que la faute n’est pas aux autres, c’est à lui. Ce n’est pas dans les choses, qui nous sont étrangères, que l’on trouve la racine du mal, mais en soi-même, justement d’où vient ce murmure. De l’ « amour-propre ». « Je n’eus jamais beaucoup de pente à l’amour-propre – conclut Rousseau – mais cette passion factice s’était exaltée en moi dans le monde et surtout quand je fus auteur ; j’en avais peut être encore moins qu’un autre, mais j’en avais prodigieusement. Les terribles leçons que j’ai reçues l’on bientôt renfermé dans ses premières bornes ; il commença pour se révolter contre l’injustice mais il a fini par la dédaigner. En se repliant sur mon âme et en coupant les relations extérieures qui le rendent exigent, en renonçant aux comparaisons et aux préférences il s’est contenté que je fusse bon pour moi ; alors redevenant amour de moi même il est rentré dans l’ordre de la nature et il m’a délivré du joug de l’opinion » (R., I, 1079).
« Amour de soi », « amour–propre ». On rejoint ici la structure intime du problème. Et de la huitième promenade des Rêveries on est renvoyé au premier dialogue de Rousseau juge de Jean Jacques, à la Lettre à Christophe de Beaumont, aux livres II et IV de l’Emile, au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.
On a beaucoup écrit à ce sujet. On en sait presque tout. Mais il faut y revenir toujours. Car c’est de ce « principe » (D.O., III, 154) que coule toute réflexion de Rousseau, et avec elle notre discours. L’amour de soi est un sentiment individuel, l’amour-propre est un sentiment né en société. L’amour de soi est une force positive et expansive ; l’amour-propre est une force négative et rétrécissant. L’amour de soi est absolu ; l’amour-propre relatif. Mais d’où viennent ces différences ? Quelle en est la véritable cause ? La réponse claire, nette, est déjà gravée dans la note XV du Discours sur l’inégalité. De façon que tout ce qui a été dit après n’est que le développement de ce « principe ».
Poussé par le sentiment de l’amour de soi, chaque homme en particulier se regarde, lui-même, « comme seul spectateur qui l’observe, comme le seul être dans l’univers que prenne intérêt à lui, comme le seul juge de son mérite » (D.O., III, 219). Donc pas de rapport, pas de comparaisons, pas de communion. Mais aussi pas de langue, pas de raison, pas de conscience. Pas d’idée de convenance, de justice, d’ordre. « Dans cet état l’homme ne connaît que lui …il ne hait ni aime rien .. » (L.B., IV, 936). « Ses désirs ne passent pas se besoins physiques.. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous sa main, et il est si loin du degré de connaissances nécessaires pour désirer d’en acquérir de plus grandes, qu’il ne peut avoir ni prévoyance, ni curiosité.. Don âme, que rien n’agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle » (D.O., III, 114). L’homme de l’état de nature vit dans l’immédiat. Il est seul car il est l’unique.
Voilà le « principe » de la science de l’homme, telle que Rousseau veut la fonder rigoureusement. « Principe », qu’il a tiré, comme on à très bien vu, de Abbadie, de Huber, de Malebranche, de Vauvenargues. Et aussi, quoique par opposition, de Hobbes, de Locke, de Pufendorf, de tous les maîtres de la science politique moderne. Mais qu’il a défini de la façon la plus simple et donc la plus générale. La plus élémentaire et donc la plus essentielle, la plus abstraite et donc la plus efficace d’un point de vue opérationnel.

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